Le modèle

Vincent un peintre de 50 ans a perdu son immense talent depuis que son  unique modèle, Irina, sa femme est décédée. Il redécouvre l’amour avec son nouveau modèle, Alexandra, une jeune étudiante de 23 ans. Mais des ressemblances troublantes avec son ancienne épouse et le caractère trempé de la jeune femme ne vont pas faciliter les choses. Vous pouvez commander cette nouvelle en version numérique sur Amazon

livremodele

Extrait du Modèle

Elle pose nue, allongée, tête basculée en arrière, lascive. Ses yeux verts flamboient, sa longue chevelure couvre d’un voile noir ses épaules. Son nez pointu et ses narines frémissantes défient le ciel au dessus de sa tête. Elle se cambre, seins massifs érigés, montagnes de chair blanche qui barrent l’horizon. Ses lèvres roses, humides se mettent en mouvement.

— Caresse moi encore Vincent, caresse-moi encore de tes yeux. Ne me laisse-pas mon amour, caresse moi encore de tes yeux.

L’éclat des deux émeraudes, surplombées de longs cils noirs, se ternit soudain. La bouche se rétracte dans un pli amer puis s’ouvre brusquement sur des dents noires et déchaussées. Les cheveux noirs ne sont plus que cendres et la peau de lait se craquelle, boursoufle, tout le corps s’étale en une pâte molle dans un sol mouvant pour disparaître entièrement.

— Irina !!!!

L’homme vient de s’asseoir brusquement, pyjama trempé de sueur, les draps sont en bas du grand lit. Il halète, replie ses bras sur son ventre, cherche dans l’obscurité un repère. Il écoute le silence, glisse une main longue et musclée sur le drap du dessous, du côté froid du lit, vacant. Il se lève.

Il ouvre les volets de la chambre, le jour attend son heure. Il respire l’humidité froide de cette fin de nuit ; frissonne quand sa sueur se mêle au vent. Il devine des contours diffus d’arbres et de bâtiments, rien n’existe sans la lumière solaire, rien ne vit. Il s’habille à la hâte, avale un café micro-onde, se rend à l’atelier.

 

Des dizaines de tableaux de nus (un corps féminin allongé sur un drap blanc froissé, tête basculée en arrière, narines grandes ouvertes pointant vers un ciel changeant, cheveux noirs, légers, yeux d’émeraude dirigés vers le centre de la pièce) couvrent les murs. Vincent se délecte de l’essence de térébenthine qui flotte dans l’air, se laisse bercer par les rideaux de lumières qui tombent de deux grands néons blafards. Il reste ainsi un long moment, perdu dans ses pensées, s’assoit à même le sol, puis s’allonge en chien de fusil et finalement s’endort.

 

La lumière rasante de l’aube, bleuit l’espace, réveille une silhouette recroquevillée. Les premiers rayons du soleil percent les petites fenêtres à croisillon. Des remous de couleurs vives ondulent sur les toiles. Les courbes du corps féminin s’entrelacent, dessinent une silhouette longiligne mettant en valeur une chute de reins de danseuse et une poitrine puissante, massive. L’homme de nouveau debout,  s’attarde, les bras ballants. Les poussières dansent dans les faisceaux de la clarté matinale. Il se perd dans le regard mort de la femme brune qui a un sourire de Joconde. Son dos se voûte un peu, il remarque que ses chaussures ont besoin d’un bon coup de cirage. Il suit chaque ligne du parquet une à une, se perd de nouveau dans les nœuds du bois. L’air de la pièce semble soudain trop chargé.

Le vibreur de son portable lui fait mettre la main à la poche de son veston.

—  C’est bon Vincent ! On a trouvé une remplaçante. Je crois qu’elle va faire l’affaire. Je t’en dis pas plus, tu vas pas être déçu mon pote.

— …

— C’est ok Vincent ?

Vincent laisse échapper un soupir puis un demi-sourire, ses épaules se sont redressées.

— Oui, c’est super Paul, il me tarde de reprendre le travail.

*

Vincent prépare sa palette de couleurs. Il commence par les ocres, ensuite, place des petits pâtés de pâte rouge vermillon, bleu de Prusse et jaune citron, ce sera suffisant pour travailler sur l’ébauche d’un corps dénudé. Ses cinq confrères font comme lui, tous absorbés  dans leurs gestes quotidiens, derrière leur chevalet. Vincent a troqué son beau complet beige contre une blouse blanche barbouillée de taches colorées, véritable œuvre d’art sur tissu.

Des pas résonnent derrière la porte de l’atelier collectif qui se trouve au troisième étage de la grande faculté des beaux arts. Des pas courts, cadencés, qui se répercutent sous la voûte de pierres de cette salle centenaire. Les artistes interrompent leurs préparatifs. La porte massive en bois s’ouvre en grand. Une masse de longs cheveux blonds, souples, des yeux de chats, verts et quelques tâches de rousseur, flottent au-dessus de lèvres fines, admirablement dessinées. Le tout posé sur un visage fin, ovale aux petites fossettes espiègles, aux pommettes hautes. Un imperméable branché couvre un corps qui n’en finit plus jusqu’aux escarpins à petits pompons.

— Bonjour messieurs !

La voix est claire, puissante.

— C’est là que je dois poser ?

Elle les dévisage à tour de rôle d’un mouvement rapide de la tête, pointe du doigt l’espace délimité par un rond de lumière et un petit tabouret.

Les six têtes perchées au-dessus des chevalets restent muettes un instant puis Paul répond enfin :

— Euh… Oui, c’est bien là Sandra. Je vous laisse vous …

Elle n’a pas attendu la fin de sa phrase pour laisser tomber son imperméable qui glisse sur un long pull, cintré par une large ceinture jaune orangée. L’instant d’après, son pull, passé par-dessus sa tête, laisse dévoiler un corps gracile, porté par de longues jambes galbées. Les yeux démesurés des six peintres tombent au sol en même temps que la petite culotte d’un prune tout à fait charmant et remontent aussitôt vers les fesses hautes et fermes puis continuent leur ascension vers le buste encore caché par un petit soutien gorge qui couvre une poitrine généreuse aux sphères parfaites. Le mouvement sec qui dégrafe l’ensemble les fait sursauter.

Sandra fait face, déjà son corps ondule, souple, docile, prêt à prendre la posture demandée. Deux amandes vertes, lumineuses, fixent soudain Vincent qui baisse brusquement la tête vers sa palette colorée.

— Posez le pied droit sur le tabouret et présentez-nous votre profil gauche s’il vous plaît.

André, longue barbe grise et touffue, le plus âgé du groupe, s’est avancé vers Sandra. Il lui prend délicatement un bras, la place, rectifie un genou.

— Qu’en pensez-vous les gars ?

Ils acquiescent. Puis les longues heures de pratiques reprennent le dessus, les pinceaux crépitent sur la toile et les ombres brûlées, les terres de siennes, dessinent le contour de la jeune femme qui n’en finit pas de bouger, de se trémousser et de jeter des regards à la dérobée à Vincent.

— Mademoiselle, pourriez-vous s’il vous plaît vous tenir tranquille !

Elle jette un petit regard courroucé à Vincent qui se trouve un peu bête d’avoir crié si fort.

— Je n’ai pas vraiment l’habitude, vous savez, on m’a bien dit que c’était pour dépanner.

— Peut-être mais ce n’est pas une raison.

Vincent joue du pinceau comme d’une baguette d’instituteur.

— Hé mec! Cool, elle débute la petite, ne soit pas si sévère.

Paul est juste derrière Vincent qui rentre un peu le menton, hausse les épaules. Vincent se remet au travail,  donne de vigoureux coups de pinceaux sur sa toile. Le corps du modèle s’est un peu raidi.

 

Les peintres croquent Sandra, jouent avec la lumière qui ruisselle sur la peau claire et tendue. Il y a encore du feu dans les yeux verts de la belle jeune femme qu’elle pose plus longuement sur ceux de Vincent, d’un air déterminé. Vincent fait tomber sa palette.

— Bon sang ! Que je suis manche !

Il la ramasse, essuie le sol au carrelage rustique avec un chiffon puis tourne un peu son chevalet pour se planquer derrière. Il sort de temps en temps sa tête de derrière le cadre pour étudier le modèle puis retourne à sa cachette. Ses gestes sont vifs, un peu trop grands.

Dans la cour de la faculté, trois étages plus bas, on entend le flot des étudiants sortant de cours qui babillent. Le soleil vient de passer au dessus de la fenêtre.

La main de Vincent court sur le tableau, mue par une volonté propre, laisse les traces de son passage.

Paul s’avance un peu vers Vincent, lui chuchote à l’oreille :

— Hé bien mon vieux, je crois qu’elle a le béguin pour toi cette petite. Hé ! Mais qu’est-ce que tu fous ?

Vincent se retourne.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— La courbe sous le mamelon ! Tu as dû y passer dessus au moins une vingtaine de fois ! Regarde la quantité de peinture et l’épaisseur du trait ! Tu t’es pris d’affection pour un de ses seins ou quoi ?

Vincent prend un peu de recul, contemple, ahuri, l’énorme trace sombre qui ressort de l’esquisse. La courbe du sein est mise en relief, on ne voit plus que ça. Quelque chose d’électrique descend de sa nuque, perce entre les omoplates pour venir lui donner une pointe au cœur. Il a un mouvement de recul.

— Qu’est-ce qui te prend Vincent ? On dirait que tu as vu un fantôme ?

Vincent ne répond pas, il se secoue, se remet au travail, la courbe disparaîtra quand il apposera les couleurs.

 

La séance touche à sa fin. Les jambes sont lourdes, les dos raides. Même Sandra et sa jeunesse crient grâce. Elle est restée figée jusqu’à la fin, concentrée sur un point invisible du mur de briques roses mêlées de pierres jaunies par les années. Et puis n’y tenant plus elle tourne une dernière fois la tête ostensiblement vers le peintre bougon et ses yeux gris. La mine d’enfant capricieux de la jeune femme a laissé place à un sourire timide qui finit de le désarmer. Elle est si jeune, il en a presque cinquante. Il se traite de gros dégueulasse.

Pourtant, il traîne et se débrouille pour être le dernier à sortir. Sandra l’attend sur le trottoir. Il se sent rougir de la tête aux pieds, trouve cela ridicule.

— Je m’en suis pas mal sortie pour une première fois.

Elle fait un pas vers lui, sa fraîcheur est un coup de vent qui fait vaciller Vincent.

— Vous n’avez pas eu trop froid ?

Elle penche un peu la tête, laisse tomber un pan de ses cheveux.

— Vous voulez rire ? Avec tous ces yeux posés sur moi.

Il suit le mouvement d’un promeneur solitaire dans le lointain pour échapper un instant à la lueur verte.

— Vous êtes étudiante à la faculté ?

— Je suis en troisième année. Je me spécialise dans les arts graphiques. Je dois vous avouer que je suis fan de tout ce que vous avez produit. C’est bien dommage que vous n’exposiez plus vos dernières créations depuis cinq ans.

Vincent cherche de nouveau un mouvement dans la rue mais celle-ci est déserte.

— En fait… Il… Je n’arrive à rien de bon, ma peinture stagne, J’ai l’impression qu’il n’y a pas d’âme dans tout ce que je fais. Je me demande parfois si j’ai vraiment du talent. Sandra le dévisage, muette. Son sourire ambigu et son absence de réponse vexent un peu le peintre.

— Bon, je vais devoir rentrer maintenant.

Vincent fixe déjà le bout de la rue.

— Non, je vous invite à boire un verre chez moi. Un peintre de grande renommée qui n’a pas de talent, il faut fêter ça !

Le rire cristallin et les yeux pétillants de malice sapent les dernières résistances de l’homme au complet qui se sent désormais à l’étroit et déboutonnerait volontiers quelques boutons pour laisser sortir un trop plein de chaleur.