Quand notre soif de reconnaissance est trop intense, nous nous jetons avec frénésie vers la première mare d’eau croupie ou dans le liquide salé d’un océan trompeur. Qui n’a pas cherché désespérément l’amour chez l’être le plus inaccessible qui soit, un père absent, une mère insensible, un compagnon violent, une compagne impossible ou un ami calculateur, suceur de vie. Nous choisissons les mauvaises personnes au détriment de celles qui nous tendent les bras, ne demandent qu’à nous aimer. Boire au creux des mains que des inconnus de passage nous ont tendues n’est pas si simple que cela. Il faut juste prendre le temps de s’arrêter en chemin. Tel est le cas d’Alban, pianiste de renom qui s’est noyé dans l’amour d’un père inaccessible.

Les premières mesures sont passées sans problèmes. Le dos d’Alban se dénoue lentement, l’air surchauffé de l’immense salle pénètre enfin ses poumons. Les notes s’échappent du piano pour se perdre dans l’obscurité des premiers rangs que la lumière des projecteurs avale. Il y a sa mère, sa femme, ses enfants, sa sœur, son beau frère, présences discrètes, presque effacées, comme dans la vraie vie, sa vie à lui, sa vie avec ses proches qu’il a tenté d’aimer entre deux concerts, pendant les brefs temps morts de sa vie d’artiste. Personnages embryonnaires que son amour a esquissés, survolés parce qu’il n’avait pas le désir de faire plus. Dans sa tête, se mélangent ces instants de vie volés et les myriades de pattes de mouches qu’il a mémorisées. Ses bras ont des gestes amples d’artiste confirmé mais l’intérieur de son corps se rétracte, il lutte. Le morceau s’accélère, ses doigts, son pouls aussi, mais sa vie bat au ralenti, se meurt. Il sait tous ces êtres chers, le cœur battant pour lui. Lui ne bat pas pour eux, son putain de cœur ne bat que pour l’homme qui se tient roide, le visage dur, son père. Alban jette son corps contre l’avalanche de notes qui dégueule de son instrument. La vague musicale, énorme, le frappe, l’onde de choc ne le soulage pas. Il appuie sur les touches blanches, noires, avec toute la rage de ses quarante ans de vie commune avec celui que son être a choisi d’aimer. Pourquoi lui ? Pourquoi pas sa mère qui l’a si tendrement chéri, câliné, porté ? Alban expulse tout ce qui est en lui, tout ce qui est lui dans une dernière salve de croches vers l’homme des premiers rangs, trou noir de son amour à sens unique. La main vient mourir sur l’accord final. Le silence puis le tonnerre d’applaudissement qui vibre dans son corps tremblant. La salle s’éclaire, les visages aussi. Aveuglé, Alban plisse un peu les yeux, se lève, jambes fragiles, corps liquide. Sa vision s’ajuste et jette aussitôt une corde tendue entre lui et son père dont le visage reste impénétrable. Alban avale la boule acide qui lui obstrue la gorge, lâche un hoquet étouffé de douleur. Il embrasse du regard la foule bruyante, se force à sourire puis plonge dans les yeux pleins de larmes de sa mère et se rappelle soudain ces mots qu’elle lui avait dit : « Ton père t’aime à sa façon Alban, il faut accepter les gens comme ils sont et non comme on voudrait qu’ils soient ». Pourquoi ces mots résonnent-ils en lui ce soir ? Est-ce la magie de Schubert ? Est-ce la force de la musique ? Est-ce la masse de ses 40 ans d’existence qui vient de forcer son barrage de souffrances ? Parce que ce soir, en cet instant, Alban n’a qu’une envie, retourner s’assoir et jouer, jouer un nocturne de Chopin, même si cela n’est pas prévu au programme, il va jouer pour lui, pour sa mère, pout toute sa famille, pour tous ces gens qui sont là, ceux qui n’y sont pas, il va jouer aussi pour son père, qui sont tous venus, bras grands ouverts, chacun à leur façon, ce qu’il a de plus beau en lui.